Guirlandes

Le bout des doigts engourdi, les yeux larmoyants à cause du vent frais, Anne se motive pour trouver le courage d’affronter la cohue du centre-ville. Maudite saison qui pousse à la culpabilité et véhicule le virus de la mauvaise conscience si l’idée de ne pas céder aux six rennes du Père-Noël vous effleure.

La mise en rayon de la boutique Déco Chic est réalisée par couleurs, elle offre des propositions relativement sobres, simples à assortir à son intérieur. L’idée séduit Anne qui ne raffole pas outre mesure des longues guirlandes qui perdent  leur toison dorée sur la moquette, et que l’aspirateur, la fête passée, a un mal fou à avaler…

Rattrapée par l’émouvant souvenir des brins dorés retrouvés, quelquefois jusqu’en juillet, avec ses frères dans la maison de leurs parents, un sourire lui échappe. Incroyable cette sensation de débusquer un trésor en juillet, alors qu’en décembre, un poil de guirlande coincé dans une boucle de moquette est d’une banalité affligeante.

Guidée par cette petite madeleine de Proust, celle qui nous précipite tous à tombeau ouvert sur les autoroutes du temps perdu, Anne opte pour le vert et le rouge, un classique. La touche cosy dans une maison aux murs uniformément crépis de blanc, source de chaleur visuelle non négligeable, surtout avec une température voisine de zéro degré à l’extérieur.

Faisant appel aux souvenirs de son récent séminaire de chromothérapie, Anne se félicite de son choix. Les vertus du rouge, force et stimulation, et du vert, équilibre et harmonie, ne véhiculeraient pas d’ondes négatives dans la maison…

Encombrée d’un sapin vert synthétique et d’un lot de boules rouges Anne entre chez le marchand de musique pour y dénicher une décoration sonore. Le choix est cornélien. Dans le rayon Petit Papa Noël remasterisé, des stars de renommée internationale présentent une vision innovante et branchée de Noël. « Quand je vois tes guirlandes de Dany Brillant » ferait l’affaire… Pour la touche finale, des cônes d’encens à la fragrance clémentine, ou pain d’épice, viendraient optimiser l’ambiance.

Dans ce monde factice, où tout est  consommable, Anne songea un instant aux sapins verts, naturels et odorants, aux boules rouges de l’an passé enfouies dans un carton, au goût acidulé des clémentines et à celui sucré du pain d’épice. Ces petits bonheurs impalpables qui peuvent conduire à chanter « Douce Nuit » avec les voisins.

En contemplant ses achats, elle balaya ce furtif éclair de lucidité. Cette conception des choses, beaucoup trop simpliste, n’avait aucune raison d’être dans la rue bondée et scintillante…

2 comments on “Guirlandes

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